Aller au contenu
Per Diem Voyager au calme, loin de la foule

Échos

Introversion : ce qu'on en dit partout, et ce qui tient

6 min de lecture Les échos, ce qui se dit ailleurs

Banquette de compartiment de train, carnet ouvert et casque posé dessus, rideau à demi tiré
Banquette de compartiment de train, carnet ouvert et casque posé dessus, rideau à demi tiré

La plupart des idées reçues sur l’introversion ne reposent sur rien, et le peu qui repose sur quelque chose est mal rapporté. Le mot a cent ans. Il a servi à vendre des livres de développement personnel, des séminaires d’entreprise et des tests de recrutement, et il désigne aujourd’hui à peu près n’importe quoi : la timidité, la misanthropie, la fatigue en fin de soirée, le goût du silence, une dépression qu’on n’ose pas nommer. Deux ou trois des affirmations qui suivent sortent d’un laboratoire. Les autres sortent d’un glissement d’usage, ou d’un seul livre de librairie.

« Introversion » : ce que le mot recouvre, et ce qu’il ne recouvre pas

Carl Gustav Jung a posé les deux termes en 1921, dans ses Types psychologiques : une énergie psychique tournée vers le dehors, une autre tournée vers le dedans. La psychologie de la personnalité a depuis abandonné ce cadre. Elle mesure une dimension continue, l’extraversion, l’un des cinq grands facteurs du modèle dominant, et l’introversion n’en est que le pôle bas. Une position sur une échelle, donc, et la majorité des gens se tient au milieu.

Ce que le mot désigneCe qu’on lui fait dire en plus
une préférence pour les milieux peu stimulantsune peur du regard des autres
un besoin de temps sans sollicitationun refus des relations
une position basse sur une échelle continueune case dans laquelle on tombe
un trait stable, mesuré par questionnaireun diagnostic, ou une excuse

La distinction a des effets très concrets. Une catégorie sépare deux populations, une échelle n’en sépare aucune. C’est pourquoi les tests qui rangent en seize cases donnent des résultats aussi instables : selon les études, entre quatre et sept personnes sur dix ressortent avec un autre profil quand on leur refait passer le même questionnaire cinq semaines plus tard. Ce défaut n’a rien d’accessoire, il vient directement du choix de couper une échelle en deux.

L’American Psychological Association définit l’introversion comme une orientation vers le monde intérieur, faite de réserve, de réflexion et d’un goût pour les activités solitaires. Aucune peur là-dedans. Rien sur la souffrance non plus.

« Timide », « asocial », « replié » : trois mots employés à sa place

La timidité est une peur du jugement. L’introversion est une préférence pour les environnements peu stimulants. On peut être l’un sans l’autre, les deux, ou ni l’un ni l’autre, et l’extraverti timide existe : il veut être vu et redoute de l’être. C’est la confusion la plus répandue, et elle se défait situation par situation.

« Asocial » ne vaut pas mieux. Une personne introvertie entretient des relations, souvent peu nombreuses et durables, et l’idée qu’elle fuit ses semblables ne sort d’aucune mesure : elle sort de l’usage courant du mot, qui a glissé.

Reste « replié sur soi », le plus lourd des trois, parce qu’il décrit un retrait subi, en général lié à une détresse. Confondre un choix et un symptôme empêche de voir le second quand il arrive. La frontière entre les deux se lit à des signes précis.

« Les introvertis sont malheureux » : celle qui résiste en partie

Les méta-analyses trouvent une association régulière entre extraversion et bien-être ressenti, autour de 0,37 en moyenne sur les différents indicateurs. Ce n’est pas rien.

Deux réserves pèsent sur ce chiffre. D’abord, une corrélation de cet ordre décrit une tendance dans une population, pas une personne : on y trouve des extravertis mornes et des introvertis épanouis en grand nombre. Ensuite, ce que ces questionnaires appellent bien-être compte souvent la fréquence des émotions positives vives (enthousiasme, excitation, entrain), qui sont précisément les états que l’échelle d’extraversion mesure par ailleurs. L’instrument retrouve en partie ce qu’il a mis dedans.

Dire d’un introverti qu’il est malheureux reste faux. Jurer que le trait n’a aucun rapport avec l’humeur l’est autant, et c’est le camp où tombent presque tous les articles qui cherchent à rassurer.

« On se recharge seul » : ce que l’expérience trouve, et ce qu’elle ne trouve pas

La métaphore de la batterie sociale est partout, y compris ici. Elle a un appui expérimental, un seul, et il est plus étroit qu’on ne le croit. En 2019, une équipe australienne a demandé à cent quarante-sept personnes de se comporter pendant une semaine de façon délibérément plus extravertie. Les participants les plus introvertis en ont tiré moins de bénéfice que les autres, et surtout : plus de fatigue, plus d’affects négatifs, un sentiment d’être soi-même en baisse.

Ce que cette étude établit, c’est le coût. Elle ne mesure pas la recharge. Personne n’a montré qu’une personne introvertie récupère plus vite qu’une autre en restant seule, et la pile qui remonte reste une image. Commode, l’image : elle sert à décider quoi faire d’une soirée, et à savoir quand décliner. C’est déjà beaucoup pour une métaphore.

« Un introverti a le cerveau câblé autrement »

Sur ce point, les articles français reprennent tous le même récit : le circuit nerveux plus long, l’acétylcholine des introvertis contre la dopamine des extravertis, le système parasympathique. La source de ce récit est un livre de vulgarisation paru en 2002, écrit par une psychothérapeute américaine à partir de sa pratique. Ce n’est pas un travail expérimental, il n’a jamais été soumis à une revue, et il est cité depuis vingt ans comme s’il l’avait été.

Il y a bien une littérature sérieuse sur le versant biologique. Hans Eysenck a formulé dès les années soixante l’hypothèse d’un niveau d’éveil cortical différent, et des travaux plus récents relient l’extraversion à la sensibilité aux récompenses, dopamine comprise. Ces résultats sont partiels, discutés, et aucun ne donne le schéma net qui circule sur les blogs.

« Mauvais en réunion, mauvais chef »

C’est l’idée reçue qui coûte le plus cher, parce qu’elle finit en décision de promotion. Une étude publiée en 2011 dans l’Academy of Management Journal l’a retournée : dans une chaîne de pizzerias comme en laboratoire, les équipes dont les membres prennent des initiatives obtiennent de meilleurs résultats sous une direction peu extravertie, l’avantage s’inversant avec des équipes passives. L’explication avancée par les auteurs est simple : un chef très extraverti accueille moins bien les propositions qui ne viennent pas de lui.

Ce que les tests de personnalité en entreprise font de tout ça est une autre affaire, et le procédé a ses propres défauts.

Personne ne l’est tout le temps, ni au même degré

Le trait ne prédit pas une conduite, il en décale la probabilité. Le même voyageur tient trois heures de conversation avec un inconnu dans un train et n’arrive pas à commander dans une salle bruyante. Rien ne se contredit là-dedans. Ce qui coûte, c’est la quantité de stimulations à traiter en même temps, et une salle de restaurant en sert vingt fois plus qu’un compartiment de train. La présence des autres n’y entre que pour une part.

La conséquence pratique est qu’on ne s’organise pas d’après une étiquette, mais d’après ce qui vide vraiment. Les signaux de saturation arrivent avant l’épuisement et se repèrent à l’œil.

Par où commencer si le sujet est neuf

Laissez tomber les tests en seize lettres, ils n’ont pas la stabilité qu’ils promettent. Notez plutôt, sur une semaine ordinaire, les moments où vous sortez d’une situation vidé et ceux où vous en sortez intact. Le tri se fait de lui-même, et il ne recoupe presque jamais l’opposition seul contre accompagné.

C’est de là que part le reste du site : un repas au restaurant sans témoin gênant, une façon de tenir la durée d’un voyage, de quoi couper le bruit quand il n’y a nulle part où aller. Aucun de ces articles ne suppose un diagnostic. Ils supposent seulement que vous savez ce qui vous coûte.