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Per Diem Voyager au calme, loin de la foule

Échos

Introverti ou timide : deux mots qu'on emploie l'un pour l'autre

6 min de lecture Les échos, ce qui se dit ailleurs

Table de café près d'une vitre, tasse vide, carnet fermé et clé de chambre posés dessus
Table de café près d'une vitre, tasse vide, carnet fermé et clé de chambre posés dessus

« Je pars trois semaines seule cet automne et je ne sais toujours pas si je suis introvertie ou juste timide. Est-ce que ça change quelque chose à la façon de préparer le voyage ? »

Ça change presque tout. Les deux mots décrivent la même scène, quelqu’un à l’écart d’une table, pour des raisons opposées. L’introverti s’écarte parce que la stimulation lui coûte : il obtient ce qu’il était venu chercher. Le timide, lui, aurait bien parlé, et la peur du regard des autres l’a retenu. Il repart avec ce qu’il redoutait. On peut être l’un, l’autre, les deux à la fois, ou ni l’un ni l’autre.

Ce qu’on veut d’un côté, ce qu’on redoute de l’autre

L’introversion se mesure comme une position basse sur l’échelle de l’extraversion. Elle décrit un seuil : à partir de quel niveau de bruit, de nouveauté et de présence humaine une situation cesse d’être agréable. Rien là-dedans ne parle de peur. Une gare bondée épuise un introverti même vide de tout enjeu social.

La timidité vise autre chose. C’est l’appréhension déclenchée par la présence d’autrui, et surtout par l’idée d’être évalué. Elle a une signature physique que l’introversion n’a pas : la gorge qui se serre, les joues qui chauffent, la phrase préparée qui ne sort pas. Le timide surveille ce que les autres pensent de lui pendant qu’il leur parle, et cette surveillance mobilise ce qu’il aurait fallu pour écouter.

Une seule question sépare les deux, à condition qu’elle porte sur ce qu’on aurait voulu plutôt que sur ce qu’on a fait. Repensez à la dernière soirée où vous êtes parti tôt, et imaginez-la avec la garantie que personne ne vous jugerait. Est-ce que vous seriez resté ? Si oui, c’est la peur qui commandait. Si vous seriez parti à la même heure, pour le même soulagement en poussant la porte, c’est la préférence.

Les quatre cas possibles, et celui dont personne ne parle

Le rapprochement ne sort pas de nulle part : les timides sont un peu moins portés vers la compagnie que la moyenne. Mais c’est une pente légère. Quand Jonathan Cheek et Arnold Buss ont mesuré les deux traits sur les mêmes personnes, en 1981, ils ont obtenu deux facteurs séparés et une corrélation de -0,30. Connaître la timidité de quelqu’un renseigne donc sur un dixième environ de son goût pour la compagnie. Les neuf autres dixièmes échappent.

Ce qui laisse quatre combinaisons.

CombinaisonÀ la table d’une auberge
Ni l’un ni l’autrereste jusqu’à la fin sans y penser
Introverti, pas timideparle une heure, puis remonte, content d’y aller
Timide, porté vers les autresvoudrait rester, n’ose aborder personne, remonte avec un regret
Timide et introvertipart tôt, soulagé, un peu déçu quand même

La troisième est la plus douloureuse et la plus ignorée. Qui a besoin de compagnie et redoute de l’aborder ne trouve de repos nulle part : la chambre seule lui pèse, la salle commune l’effraie. Dans l’étude de Cheek et Buss, ce sont les participants à la fois timides et sociables qui ont montré le plus de signes d’inconfort face à un inconnu. La solitude ne les répare pas, elle les use. C’est pourtant ce qu’on leur prescrit dès qu’on les a rangés parmi les introvertis.

Un voyageur de ce profil qui enchaîne trois semaines de chambres seules rentre plus mal qu’il n’est parti. Il lui fallait des situations où le contact arrive tout seul.

Ce qui déplace le curseur

La timidité dépend de la situation. L’introversion, presque pas. C’est pour cette raison qu’un voyage brouille les deux, y compris chez quelqu’un qui croyait se connaître.

Parler une langue qu’on maîtrise mal produit tous les signes de la timidité chez quelqu’un qui n’en a aucun chez lui. Le mécanisme est le même : on anticipe le jugement, on prépare sa phrase, on la répète, et la peur de mal dire empêche de dire. Trois mois plus tard, le problème a disparu. Une préférence de stimulation ne s’entraîne pas de cette façon.

La fatigue brouille tout autant. Un introverti à bout de batterie évite, écourte, décline, et ressemble à un timide. La différence se voit au repos : quelques heures de silence le remettent à niveau, elles ne changent rien à la timidité de personne.

Restent l’enjeu et le nombre : la timidité monte avec l’asymétrie et le nombre de témoins, l’introversion avec le bruit et la durée, indifféremment de qui les produit.

Anxiété sociale : le seul des trois mots qui soit un diagnostic

Timidité et introversion sont des traits ordinaires. L’anxiété sociale est un trouble caractérisé, et la différence tient au retentissement plutôt qu’à l’intensité du malaise : un évitement qui organise la vie, qui fait renoncer à un examen médical parce qu’il faudra parler à quelqu’un.

En France, les troubles anxieux touchent 15 % des adultes sur une année donnée, et l’anxiété sociale 1,7 % sur cette même période, 4,7 % au cours d’une vie entière. Ce sont des chiffres d’épidémiologie, et leur seul intérêt ici tient en une phrase : un voyage ne traite pas ça. Préparé comme un remède, il déçoit deux fois.

Ce que la distinction ne tranche pas

Les deux traits se mesurent par questionnaire. On demande aux gens de se décrire, et l’écart entre ce qu’on croit de soi et ce qu’on fait échappe à l’instrument. Quinze ans à s’expliquer sa réserve par la timidité, et on répond en timide.

La frontière elle-même est poreuse, et les chercheurs le disent. Jonathan Cheek a proposé de découper l’introversion en quatre domaines, dont l’un s’appelle introversion anxieuse : le retrait qui vient de la gêne, et non du goût du calme. Le modèle repose sur cinq cents adultes interrogés et reste une proposition de travail. Il dit au moins ceci : le mot introverti recouvre plusieurs choses, dont une qui ressemble beaucoup à la timidité. C’est le sort de ce mot depuis un siècle, et la plupart de ce qu’on lit sur l’introversion vient de là.

Il circule enfin un chiffre, 40 % d’introvertis, 40 % d’extravertis, 20 % entre les deux, qu’on retrouve partout sans son origine. Il ne veut rien dire sur une dimension continue, où le partage se fait à l’endroit qu’on choisit et où la plupart des gens se tiennent au milieu.

La distinction vaut par ce qu’elle change : le type d’hébergement, l’heure à laquelle on visite. Aucun de ces choix n’attend un verdict sur soi.

Deux problèmes, deux voyages

Un introverti a besoin de baisser le volume, pas de voir moins de monde. Ce qui coûte est le nombre de choses à traiter en même temps : la langue, le bruit, l’orientation, la foule. Un séjour long dans peu de lieux vaut mieux que six villes en dix jours, et une matinée de musée mieux qu’un samedi après-midi. C’est le calcul du choix des dates creuses, et il déplace plus l’expérience qu’un changement de destination.

Chez un timide, ce qui coûte est l’incertitude de l’échange. Les situations dont le script est écrit d’avance ne demandent presque rien : commander un plat, acheter un billet. Les moments sans script font mal, la salle commune d’une auberge à 21 h, l’invitation à se joindre à une table. C’est là que se joue le choix entre l’auberge et l’hôtel, et il ne se tranche pas pareil selon qu’on redoute la salle commune ou qu’on la trouve simplement bruyante. L’entraînement, lui, fonctionne, et mieux à l’étranger qu’à la maison, parce qu’on ne recroisera personne. Mieux vaut multiplier les échanges de dix secondes que les éviter toute la semaine pour affronter une grande soirée.

Le cas mixte demande les deux réglages à la fois : des lieux calmes, mais avec du monde autour. Un café de quartier, une bibliothèque, un train de jour. Personne ne vous y adresse la parole, personne ne vous y laisse seul non plus.

L’étiquette change surtout ce qu’on se raconte le soir, en remontant dans sa chambre. Un introverti qui quitte la table à 21 h n’a rien manqué : il a eu sa soirée, puis il a eu son silence. Un timide qui la quitte à la même heure a laissé passer quelque chose, et il le sait avant d’avoir la clé dans la serrure. Un seul des deux a de quoi s’en vouloir, et c’est à lui qu’il faut préparer un autre voyage.